Texte de Kevin Dellandrea (Mathilde Expose) pour l’exposition des finalistes du concours La Convocation à la Galerie Laure Roynette


Mai 2017

 

En 2015, Julia Gault effectue un échange scolaire au Brésil, à Rio de Janeiro. Elle réside pendant plus de six mois au sommet d’une favela où elle découvre et éprouve jour après jour la vie à flanc de montagne. Situées sur les pentes raides des collines, à la périphérie des centres urbains, les favelas sont des quartiers pauvres densément peuplés, bâtis sur des terrains occupés illégalement. Les habitations se superposent et s’élèvent tout en épousant les reliefs sinueux de la montagne. Les routes sont rares, les infrastructures sont précaires, chaque déplacement implique de gravir de nombreuses marches et demande ainsi un effort physique considérable. Cette expérience de contraintes et de mise à l’épreuve du corps face à la verticalité extrême du relief se révélera déterminante pour Julia Gault. De retour en France, elle développe une pratique de sculpture et d’installation interrogeant les notions d’élévation et de gravité, d’équilibre et de chute mais aussi le rapport de l’homme avec les forces naturelles.

La croix est une installation murale composée de pierres récupérées au cours d’une randonnée dans un ruisseau au pied du pic du Corcovado. Fragments de la montagne, ces pierres illustrent le phénomène d’érosion responsable du délitement de la roche et de sa chute au bas du ruisseau. Ce mouvement descendant s’oppose à celui, ascendant, des pèlerins et randonneurs qui gravissent le mont jusqu’à son sommet pour contempler la statue du Christ Rédempteur. Taillées en forme de croix, les pierres font écho à l’aspect spirituel de cette ascension tout en suggérant le balisage d’un chemin. Accrochées à égales distances, elles forment une ligne oblique partant du sol pour s’élever jusqu’au plafond, à l’angle de deux murs. Cette ligne dessine un triangle qui évoque la forme pentue et simplifiée d’une demi montagne, souvenir du site où ont été prélevées les pierres. La partie manquante, l’autre moitié, peut apparaître au spectateur qui est invité à terminer l’oeuvre par la force de son imagination.

 

Lignes de force et points de faiblesse est la photographie du terrain d’une favela après un éboulement causé par l’explosion d’un tuyau d’alimentation en eau qui entraîna avec lui une maison en contrebas. Par-dessus, les lignes de force de l’image ont été tracées à la pointe sèche, soulignant autant les structures que les marques de faiblesse d’un paysage dévasté. L’artiste a souhaité rendre compte de la précarité des constructions et formes hautes face à la force inéluctable de la gravité. Tracées directement sur le papier photographique, les lignes l’usent et le fragilisent : « L’objet, à l’image du terrain, est au bord de la rupture. »

 

 

 

Texte d’Emmanuelle Oddo


Mars 2017

 

Julia Gault – Bien que le monde se renverse
Exposition personnelle à la Galerie du CROUS du 28 mars au 8 avril 2017

 

Dans le prolongement de ses recherches autour de la gravité, cette dernière exposition de Julia Gault s’ancre dans cette tension entre verticalité de la matière et chute certaine.

Sur les deux niveaux de la galerie du Crous, l’artiste a donc construit son terrain de bataille : une bataille livrée contre la nature, dans ce désir de défier tant que possible le phénomène de pesanteur qui nous régit. Un contre-pied à l’humain aussi, à son besoin constant d’élévation – élévation du « je », élévation d’édifices toujours plus hauts bâtis à son image, élévations urbaines satisfaisant des logiques de surproduction et surconsommation.

Comme une résilience face à cette soif de grandeur et de suprématie, les oeuvres de Julia Gault rappellent le caractère vulnérable et précaire des formes hautes, immanquablement attirées vers le sol par la force de la gravité. Une fragilité mise en exergue par l’utilisation de matériaux naturels : l’eau ou le verre côtoient la terre sous toutes ses formes – terre crue, terre cuite, terre vivante. Ce choix restreint n’est pas sans rappeler la simplicité extrême de l’équation pourtant tumultueuse entre eau, terre et gravité, responsable des éboulements de terrains fréquents dans des pays comme le Brésil, où l’artiste a vécu.

Jouant alors de la relation entre ces trois éléments, les oeuvres en présence se retrouvent en proie à la chute, le public se faisant alors témoin de leur progressif délitement, tout comme nous sommes spectateurs de l’agonie de notre système.

Pourtant, loin de précipiter cette décadence, la volonté de l’artiste est ici d’ériger la matière et de défier la fatalité. Car si le monde se renverse, « l’idée est de tenir bon, et de tenir debout ».

 

 

 

Entretien avec Emmanuelle Oddo

 

“Attractions” par Julia Gault, sous le commissariat de Timothée Viale

Retrouvez l’article issu de la conversation, publié sur Lechassis


Mars 2016

 

Partie pendant six mois à Rio, c’est là-bas, entourée des montagnes, que Julia Gault a choisi pour point d’attache les questions liées à l’ascension, la gravité, la chute.

Etudiante en cinquième année à l’ENSAD, l’artiste a depuis axé son travail autour de l’idée de la verticalité et de ses dynamiques opposées. Accompagnée par le curateur Timothée Viale, elle propose pour le Prix Dauphine pour l’Art Contemporain, « Attractions », un ensemble de pièces testant la capacité de la matière à être élevée.

 

On présente ton travail comme traitant des questions de forces et de mouvements opposés de la verticalité. Peux-tu m’en dire plus cette dualité et ta manière de l’aborder ?

 

Il y a deux ans, j’ai eu l’occasion de partir six mois en échange à Rio et c’est là-bas, entourée des montages, que j’ai vraiment axé mon travail sur cette idée de verticalité, de l’ascension, de la chute. Plusieurs choses m’intéressent dans la notion de verticalité : la condition de l’homme d’abord, qui est maintenu au sol par la gravité, la posture verticale de l’être humain évidemment fragile, et toutes les questions liées à la spiritualité : la volonté de s’élever, de s’émanciper de tout ce qui nous maintient au sol et qui fait que finalement nous sommes des êtres humains.

Ce qui m’importe le plus est de tester la capacité de la matière à être élevée. Le fait d’ériger la matière à la verticale est presque contre nature car tous les éléments sont attirés au sol, c’est donc prendre le risque qu’elle retombe. Pour rendre compte de cela, je travaille sur des sculptures dont on sent un équilibre précaire.

 

Quand on observe tes œuvres « Zéro » (2012) ou « Couleur du temps » (2014), on a l’impression que ton discours porte également sur l’éphémère, la fragilité, et en même temps, on ressent un sentiment d’infini, de répétition, de force cyclique.

 

Zéro est une étude sur le passage du rien au rien, sur la confrontation du corps au temps. J’ai travaillé ici sur les cernes de l’arbre, qui représentent l’inscription du temps qui passe. J’ai d’abord retiré des tronçons la matière la plus ancienne, pour arriver à la matière la plus jeune, afin de créer une temporalité. Cette pièce a été réalisée en 2012, avant que je ne commence à donner à mes pièces une dynamique verticale. L’horizontalité de cette œuvre permet de définir une frise, un déroulé dans le temps. Mais elle représente aussi une position de mort, qui s’oppose à la verticalité qui est, elle, une posture dynamique, une position de vie.

Couleur du temps au contraire, est axée sur l’idée d’élévation. Je suis partie d’un matériau pris du sous sol : je me suis rendu compte que les dos des affiches de métro arrachées étaient de plusieurs bleus différents. J’en ai donc sélectionné certains dans le but de tenter d’exprimer, ou matérialiser, la splendeur du ciel avec un matériau banal et trivial. La forme, semblable à une tour qui pourrait s’élever sans fin, accentue cette sensation d’élévation.

 

L’affiche de métro est aussi fragile et éphémère finalement. Elle ne reste intacte que très peu de temps avant qu’elle ne soit recouverte ou déchirée, et toi tu lui donnes un ascendant.

 

C’est juste, il y a cette idée de fragilité, mais aussi de superposition, qui donne toute la qualité du dos des affiches, qui en fait une matière intéressante, sensible.

 

La fragilité et l’instabilité sont des notions que l’on retrouve à travers ton œuvre « La Sainte-Victoire » (2015). Peux-tu commencer par m’en dire plus ce titre ?

 

A Rio j’ai beaucoup étudié l’idée d’ascension, notamment le fait de gravir une montagne. De retour à Paris, n’ayant plus cet environnement là, je me suis demandé comment amener la montagne en atelier. En faisant des recherches, je suis tombée sur un fait qui s’était passé en 1989, un incendie ravageur à la Sainte-Victoire.
Après avoir brûlé des branches d’arbres, j’ai donc tenté de les élever entre elles, par des points de contact extrêmement faible pour leur redonner une réalité en volume, l’apparence d’un relief montagneux. Je cherchais surtout à travers cette œuvre à redresser la matière pas à pas, dans un mouvement qui s’élève, mais reste très fragile.

La contrainte de cette pièce, comme souvent dans mon travail, réside dans la difficulté de l’exposer. Face à un public, le risque de chute est élevé. Ce rapport du visiteur à des formes fragiles m’intéresse, cela sous-entend une mise à distance au sol, ici délimitée par la cendre déposée, cendre qui rappelle également dans sa chute un mouvement de verticalité.

 

On dirait en effet que ton œuvre tend à s’élever, à retrouver sa matérialité malgré son apparente fragilité. Ton but est-il de donner une force aux choses pour qu’elles puissent contredire leur condition ?

 

Oui, dans ce titre, il faut aussi voir l’idée de la victoire. Les branches et la cendre évoquent la mort mais on tend à une forme plus dynamique qui s’élève, l’idée c’est de tenir bon, et de tenir debout.

 

Et en même temps, elle semble s’étirer également à l’horizontal. Pourquoi cette tension entre verticalité et horizontalité ?

 

La tension de cette pièce réside dans la volonté d’ériger de manière dynamique les branches brulées qui jonchent habituellement le sol. L’horizontalité est là pour définir un relief, et servir l’idée d’érection de la matière dans un mouvement, une dynamique de construction qui ne soit pas une ligne verticale figurée.

 

Les œuvres que tu vas exposer lors du Prix Dauphine pour l’Art Contemporain forment ensemble un projet d’installation baptisé « Attractions ». De quelle manière gravitent-elles autour de ce thème ?

 

« Attractions » est un ensemble de cinq pièces qui comprend aussi bien des sculptures, que des installations ou une vidéo. Cette vidéo, que j’ai intitulée Le porteur, a été tournée à Rio. En un seul plan séquence, elle donne à voir un homme qui porte sur son dos un sac de six briques en terre cuite. Il monte les escaliers interminables de la favela, où j’ai vécu quatre mois, jusqu’au sommet.
Ce qui m’importait ici était de tester la résistance d’un corps dans cette idée d’ascension d’une montagne, d’étudier la condition du corps qui se fatigue, surtout avec cette contrainte du fardeau qui l’attire vers le sol. Répétée sans cesse, la vidéo fait référence au mythe de Sisyphe, à l’idée d’une action un peu vaine qui se reproduit sans fin. De fait le métier de porteur est un métier à part entière à Rio, qui est très courant.

Lors de l’installation à Dauphine s’est posée la question de l’accrochage de l’écran. Timothée et moi avons choisi de le poser contre un mur, à même le sol. Nous refusions l’idée du socle, qui est trop convenu, qui contredit la fragilité, qui apporte une notion de confort. Le porteur est la seule vidéo de l’installation, mais elle délivre des correspondances avec toutes les autres œuvres : la question du corps fait écho à Hors de portée ou Vertige, l’élévation rappelle « Couleur du temps », et les briques se retrouvent aussi dans l’installation « Jusqu’ici tout va bien ».

 

Peux-tu nous parler de ces nouvelles pièces que tu vas présenter ?

 

Jusqu’ici tout va bien parle des éboulements de terrain en montagne et de l’instabilité des sols, fréquents à Rio. Cette idée de bâtit sur des terrains instables m’intéresse. Les éboulements de terrain résultent d’un mélange de terre, d’eau et de gravité.
Cette pièce est une construction sculpturale qui consiste à élever des briques en terre cuite les unes sur les autres pour leur faire prendre de la hauteur. Ici, chaque brique est montée sur des billes de verre transparentes, qui participent évidemment à l’instabilité de la pièce, mais qui évoque aussi la goutte d’eau. Chaque brique est également décalée sur son axe, créant ainsi des jours, et l’idée un mouvement imperceptible, comme si elles allaient in fine sortir de leur ligne. Encore une fois, on s’attend à chute certaine.

Les deux dernières pièces sont réalisées en porcelaine creuse extra-fine. Hors de portée est ma première édition, elle est tirée en douze exemplaires. Il s’agit de trois prises d’escalades moulées, disposées sur une grande cimaise. Cet objet a été créé afin de permettre à l’homme de s’élever, mais la fragilité extrême du matériau, et leur éloignement exagéré, les rend impraticables. On est face à une élévation impossible, ou alors il faudrait justement s’émanciper de toute l’apesanteur terrestre, devenir immatériel.
Vertige représente, par le biais d’une canne en porcelaine, toute la fragilité de la posture verticale de l’homme. C’est le point de départ d’une installation de mon projet de diplôme.

 

Comment s’est organisé le binôme avec Timothée Viale ?

 

Timothée Viale est la première personne à avoir écrit sur mon travail, ce qui m’a d’ailleurs énormément aidé à préciser ma pensée. Nous nous étions rencontrés car je cherchais un curateur avec qui échanger sur mes projets et organiser des expositions.
Nous avons donc saisi l’occasion du Prix Dauphine pour l’Art Contemporain pour présenterAttractions, dont le titre évoque à la fois l’attraction terrestre et l’attraction du ciel. Timothée m’a beaucoup aidé dans le choix des pièces, qu’il a sélectionné par rapport aux problématiques que j’évoquais, et sur la scénographie.

C’est la première fois que je présente un ensemble de pièces dans un même espace, c’est très émouvant et aussi très intéressant de voir comment elles fonctionnent entre elles. Les œuvres se masquent et se découvrent au fur et à mesure, pour qu’il y ait vraiment un temps de lecture différent pour chacune d’entre elles.